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- C'est un gage ?
- Nan.
- Tu verras bien alors.
Quelle heure était-il ? Peu importe. Ce qui comptait c'est que je savais qu'il allait venir. Il allait sûrement passer par le parc. Pour rentrer chez lui, il était obligé d'utiliser ce chemin là. Je l'attendais, comme chaque jour, assise sur un banc vide où s'installaient parfois quelques vieillards. Le regard perdu, ils pensaient tous profondément. Les rides au coins de l'½il, les mains tremblantes, ils semblaient ne plus vivre, disparaître un instant. Ils avaient tous la même veste, ni très épaisse ni très légère, juste parfaite pour se réchauffer. Toujours marron. Ils portaient tous le même pantalon noir, les mêmes chaussures noires, le même chapeau noir, les mêmes lunettes noires. Ils me souriaient tous avant de s'asseoir et n'attendaient aucune conversation. Ils n'attendaient rien d'ailleurs. Ils étaient là, ailleurs aussi. J'essayais parfois de me faufiler entre leur instant présent et leur ailleurs. Je m'agrippais avec force à leurs petits yeux, tentant désespérément de trouver la véritable clé qui ouvre la bonne porte. Ils ne bougeaient pas, ne lisaient même pas un journal. A quoi bon ? C'est uniquement lorsque l'un d'eux s'asseyait près de moi que je comprenais la préciosité du temps. Le temps, le temps. Ce monstre qui emporte bons et méchants, cette abstraction immonde mais aussi tout à fait concrète. Le temps dévastateur, le temps enchanteur, le temps menteur, le temps qui passe et qui ne revient plus, le temps qui tue, le temps qui vit.
- A quoi penses-tu ?
Perdue dans mes pensées, je n'avais même pas remarqué que l'un d'eux était venu s'asseoir sur mon banc. Et il avait agi. AVANT MOI ! C'était à moi de lui poser cette question ! Pas à lui. Mes pensées ne sont rien à côté des siennes, rien du tout. Pourtant, c'est lui qu'avait fait le premier pas, c'est lui qui cherchait la clé, c'est lui qui se faufilait entre mon instant présent et mon ailleurs.
- Cela ne sert à rien d'attendre.
- Je n'attends rien monsieur.
Il sourit d'abord puis éclata de rire. Soudainement.
- Pourquoi riez-vous ?
- La personne que tu attends ne se soucie peut-être pas de ton attente. Il viendra, oui, il viendra, il passera par là comme chaque jour car il en est bien obligé pour rentrer chez lui. Il sera content de te retrouver ici, il te prendra dans ses bras, te dira que tu lui as manqué. Vous resterez un moment enlacé puis tu lui diras « je t'attends depuis des heures ». Il sourira puis t'enlacera de nouveau. Il ne se souciera de rien. Puisque tu l'aimes, il est bien normal que tu l'attendes... Et il te dira qu'il doit partir car sa mère vient de l'appeler pour manger. Tu l'embrasseras avant qu'il s'en aille, le serreras fort contre toi, lui diras que tu l'aimes. Il s'en ira et tu t'assoiras de nouveau sur ton banc en te disant que finalement, c'était une belle journée.
- Je n'ai pas vraiment besoin de conseil, vous savez...
- Je ne t'ai donné aucun conseil. Je te dis juste ce qu'il se passera réellement. J'ai passé ma vie à attendre et regarde moi désormais : je me suis perdu dans le désert de l'attente. Je regrette oui, je m'en veux énormément. Mais tout le monde sait qu'un retour en arrière est à présent impossible. C'est pourquoi je viens ici, chaque jour, avec l'étreinte de l'attente passée... Je cherche son regard dans la foule, ses pas qui résonnent dans mon c½ur. Je cherche son sourire dans chaque faciès, sa voix dans chaque ton. J'essaie de remettre un visage à son souvenir, j'hume le monde pour retrouver son parfum. J'analyse chaque personne pour apercevoir ses gestes, sa démarche, son aisance, sa virtuosité. J'espère, oui, j'espère. Cependant, je comprends petit à petit que l'espoir est lui aussi un faux ami. J'attends, j'attends. J'ai vécu avec l'attente et je n'ai plus d'autre choix, que de me laisser emporter avec elle.
- Vous parlez de la mort ?
- La mort ? La mort n'existe pas, si tu aimes vraiment, tu devrais comprendre. Être au dessus de Dieu... oui, c'est exactement ça l'amour.
- Dieu... dis-je en grimaçant.
Il se leva et sans me regarder, s'en alla. J'errais dans le néant, dans ce chaos éternel. Qu'avait-t-il voulu dire exactement ? C'était peut-être son âge qui lui faisait raconter tant de bêtises. Oui, oui... rien que des idioties. Ces temps-ci, beaucoup de monde essaie de s'amuser à faire les philosophes. Eux et leurs morales.
- Bouh !
- Efe ! Tu m'as fait peur...
Il m'enlaça, doucement d'abord puis avec frénésie . Il sentait la sueur, la boue, le foot, les amis et la joie aussi. Il m'embrassa, une main sur la joue. Je reculai...
- Bah qu'est-ce qu'il y a ?
- Je t'attends depuis des heures.
- Je devais accompagner une amie à l'hôpital, son frère est là-bas depuis une semaine.
- Ah ok.
- Et puis... je ne t'ai pas dit que j'allais te retrouver ici... si ?
- Hm.
- Bref, je dois y aller ma princesse, ma mère m'attend pour manger. J'aurais énormément voulu rester avec toi mais tu vois je n'ai pas...
- Ne t'en fais pas... allez vas-y.
Dernier baiser, dernière étreinte. Je le suivi du regard, jusqu'à ce que sa silhouette disparaisse de mon champ de vision. J'allai m'asseoir sur mon banc, il devait être aux alentours de 8 heures et demi. Et... ce fut quand même une belle journée...
Demain-Minuit.
![Pourquoi toujours attendre ? Et plus j'attends, plus je sens le poids du temps. Plus j'attends, plus je me sens condamné. Condamné à attendre. [Jean-Louis Aubert]](http://d2.img.v4.skyrock.net/d22/demain-minuit/pics/652275336_small.jpg)

![L'amour et la haine sont des sentiments qui s'alimentent par eux-mêmes, mais des deux la haine a la vie plus longue. [Honoré de Balzac]](http://d2.img.v4.skyrock.net/d22/demain-minuit/pics/627371223_small.jpg)
![Il est des gens qui n'embrassent que des ombres ; ceux-là n'ont que l'ombre du bonheur. [William Shakespeare]](http://d2.img.v4.skyrock.net/d22/demain-minuit/pics/626587701_small.jpg)
![Le rire, comme les essuie-glaces, permet d'avancer même s'il n'arrête pas la pluie. [Gérard Jugnot]](http://d2.img.v4.skyrock.net/d22/demain-minuit/pics/624517421_small.jpg)